Un vieil homme dos à la mer

Une première version de cet article a été publiée Le Courrier de Genève du mercredi 18 novembre 2015.

Une barque accoste dans la lumière d’une nuit finissante, un vieil homme en descend, cherche ses repères, et dit : « Est-ce bien ici ? ». C’est Serge Martin, auteur et acteur, qui crée sa plus récente pièce au Théâtre de la Parfumerie. À la fin du jour, il aura laissé en héritage au public, un constat pas franchement rigolo : « la coque a résisté ; le reste est déchiré ».

Serge Martin n’est pas un auteur facile. L’écoute de certaines de ses pièces laisse songeur, comme Dernières facéties avant le déluge (2008), où plus d’un spectateur avait eu de la peine à relier les fils de réalité et de poésie avec lesquels il tisse son écriture. Il en est un peu ainsi dans La Jetée des espoirs, texte primé encore au stade de projet en 2012 par la Société suisse des Auteurs (SSA). Comme dans un labyrinthe, il faut prendre de la hauteur pour réaliser que le paysage qu’il dessine est un lieu de désolation, marqué par une mer stérile qui ne fait plus rêver, une étendue stagnante dont on s’est résigné à limiter l’horizon à force de baisser les yeux. La métaphore est forte.

Théâtre de la Parfumerie, Genève, novembre 2015

Serge Martin et Verena Lopes (Photo: Christian Lutz, 2015)

Serge Martin, qui joue le rôle d’un vieux pêcheur au cuir dur, et son ombre, arpentent la rive sur une scénographie aux lignes sobres de Michel Faure. Le béton a définitivement recouvert le sable, les tuyaux d’eaux usées charrient ce qui reste au monde de jeunesse. Il faut, pour redonner vie à cette mer devenue marécage, ce poème chaotique, organique, qui respire, bouge, vit, se consume et meurt. Son auteur et interprète le saisit avec les dents et s’en délecte. Le grain de folie qu’il injecte au vieux pêcheur et le goût de ce dernier pour le bon mot, sont ce qui reste de souffle dans ce lieu qui sent la mort. La jeune Verena Lopes, qui incarne pieds nus la révolte débordante de la jeunesse, est moins intime avec cette écriture, mais apporte une rage et une urgence bienvenues dans un spectacle qui fait peu de concessions dans sa radicalité expérimentale.

La Jetée des espoirs de et par Serge Martin. Avec Verena Lopes, Nadim Ahmed, Angelo Dell’Aquila et Thomas Diebold. Mise en scène: Serge Martin. Mise en jeu: Philippe Morand. Scénographie et lumières: Michel Faure. Photos: Christian Lutz. Au Théâtre de la Parfumerie, à Genève, jusqu’au 22 novembre.

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